Nous assistons à une révolution dans les services achats de toutes les
grandes entreprises depuis quelques temps. Cette révolution reste discrète mais
va transformer les achats, et les acheteurs en profondeurs. Avant d’être
austère et sérieuse, la fonction achat a connu une période de grands frissons,
dans les années 80, années fastes. Les réductions de prix, les avantages,
cadeaux, et autres étaient toujours au rendez vous d’une négociation. Mais le
grand frisson a progressivement disparu et les réductions s’arrachent au prix
d’échanges de plus en plus douloureux avec les fournisseurs : la réduction
du sacro saint panel, les achats lointains plus connu sous l’acronyme des LCC*,
une qualité douteuse parfois, des marchés vendus au prix de la seul matière
parfois. Nous avons de bons acheteur-soldats, qui sont, pour certains, de plus
en plus déchirés entre les exigences de leur poste, leur sensibilité, et la
réalité des difficultés rencontrés par les fournisseurs. Il y a une déconnexion
complète entre les décisions, leur résultat et leurs effets directs ou
secondaires…Impossible de ne pas trouver de corrélation entre les politiques
d’achats des entreprises et la désindustrialisation de nos pays dits HCC, High
Cost Country, trop cher quoi.
Ces nouvelles démarches pionnières d’achats responsables vont faire bouger
les lignes des négociations classiques. Il n’est plus question de répéter à
l’envi à tous ces fournisseurs qu’ils sont « trop chers », mais de
réfléchir sereinement à ses propres attentes d’une relation avec le
fournisseur. Ils sont précieux pour l’entreprise et sources de développement de
performances.
Si vous devez acheter du bois exotique, une approche simple consiste à
rechercher des bois exotiques sans plus de questions. Près de 40 % des bois
exotiques en France sont d’origines illégales (source WWF), alors acheter sans
plus se poser de question c’est prendre le risque d’acheter un produit
précieux, coupé illégalement, dans des conditions humaines difficiles,
etc…
Une deuxième approche est de rechercher des bois exotiques certifiés (FSC
par exemple), qui ne proviennent pas de coupes illégales. Mais ce bois va tout
de même parcourir la moitié du globe pour parvenir à bon port. Le
positionnement écologique a le mérite d’être plus clair (au transport
prés).
Une troisième approche plus durable, ou responsable, pour ce même bois, va
plutôt consister à se pencher, avec les utilisateurs, sur l’utilisation finale
du produit. L’acheteur pourra alors chercher, et proposer des alternatives
locales, crédibles et rentables qui ne manquent plus, comme les bois d’acacia
par exemple. Car pourquoi acheter du bois exotique quand le besoin consiste en
un bois imputrescible seulement ? Toutefois, ces nouvelles filières se
« méritent », il faut apprendre le développement durable, il faut
questionner, chercher, persévérer. Et, le nouveau frisson est là. La
connaissance aiguise toujours l’appétit de mieux faire. Alors subir ou
entreprendre ?
Nous avons pu voir un reportage** il y a quelques semaine, sur les ravages
de la déforestation sur l’ile de Sumatra par les papetiers était assez
éloquente à ce titre. L’acheteur de Carrefour Asie interviewé semblait bien
connaitre la situation de l’île, et notamment de la disparition de la jungle et
des tigres. Remet-il en question son positionnement ou son sourcing ? Non,
pas au moment du reportage, car pour lui, cette déforestation et la disparition
des tigres étaient inéluctables. Un des papetiers mis en cause dans ce
reportage : Asia Pulp & Paper (APP) est un fournisseur important de
l’enseigne Carrefour en Asie. Après ce reportage, j’ai voulu en savoir plus sur
APP, et une simple recherche a abouti sur l’enseigne Staples, le géant des
fournitures de bureau américain, qui a stoppé toute relation depuis 2008 avec
APP, à cause de ses possibles implications dans cette déforestation massive. 2
organisations achats, et 2 positionnements. L’une sur un mode d’achat
traditionnel pensant devoir subir les impacts environnementaux directs sans
pouvoir influencer, et l’autre déjà sur un nouveau mode : en connexion
avec les enjeux environnementaux, et conscient des impacts désastreux sur leur
image.
Entreprendre dans le domaine des achats responsables, positionne les
organisations sur un mode volontaire, et positif face à tous ses nouveaux
enjeux. Les hommes et les femmes qui composent les rangs de plus en plus
nombreux des acheteurs, vont pouvoir cesser cette schizophrénie si particulière
qui consiste à cacher ses sensibilités propres de citoyen et d’humain conscient
de ses impacts, pour mener à bien, contre ses mêmes principes, cette fonction
clé de l’entreprise : acheteur. Il est permis de mieux faire, alors allons
y !
- LCC Low Cost Country
- La vengeance du tigre. Un reportage de Guillaume Martin et Cyril Payen agence Keepshooting.
Article rédigé par Sandrine Grumberg et publié dans Décisions Durables N°3.
J’aimerai y croire, mais au-delà des chiffres, les achats responsables sont
encore très loin d’être une réalité pour l’ensemble des entreprises.

